Les ‘INCLINANTS’, structure habitable collective et participative, document de travail 2013 _ 2014 et dispositif d’éducation artistique et culturelle Eurêka, Lycée Blaise Pascal, Charbonnières les bains.
Olivier Bouton _ designer, Didier Montmasson _ enseignant au Lycée Blaise Pascal, Les étudiants Arts Plastiques et STI2D du Lycée Blaise Pascal.
Avec la collaboration de Coralie Scribe, paysagiste - François Athané, philosophe - La fabrique, entreprise principale.

Longtemps j’ai travaillé en lycée. Cent fois, j’ai vu de ces adolescents que l’on dit « décrocheurs », parce qu’ils sèchent les cours, se tenir debout ou assis, devant les portes du lycée où ils n’entraient plus, à bavarder avec leurs amis. Tout se passait comme si ces jeunes, qui parfois rejetaient vigoureusement les enseignements et tout ce qui leur était proposé au lycée, avaient néanmoins une inclination persistante pour le lieu même du lycée, inclination qui les reconduisait presque chaque jour à ses portes.

Ce que l’on fait dans un lieu n’est pas tout ce lieu. Même lorsque l’on n’a rien à y faire, des tropismes nous y renvoient. Et l’on observe, chaque samedi soir partout en France des adolescents se réunir, avec casques et scooters, devant les grilles fermées du lycée, simplement pour bavarder en buvant des sodas.

Nos vies sont inclinées : vers des êtres et des lieux, des mémoires. Mais ce principe de mouvement, d’attraction ou de gravitation, ne nous est pas toujours connu. C’est par d’obscurs secrets, dont nous savons peu de chose souvent, que nous revenons sur les lieux, vers nos lieux. Car même s’ils sont publics, ils deviennent nôtres, du simple fait du temps que nous y avons passé, dans le désarroi ou la joie.

Ici semble se disperser la limite du public et de l’intime. Et tous les jeunes, d’hier ou d’aujourd’hui, ont cherché dans les espaces publics que sont les établissements scolaires, tel ou tel recoin pour se soustraire un instant à l’espace public, et pour y vivre un secret, seul ou à deux, presque toujours naïf.

Olivier Bouton-Blaise rend, dans son dispositif, à la fois cette inclination des lycéens qui meut la vie vers le lycée, et aussi cet autre mouvement, de chercher le caché sans pour autant sortir tout à fait de l’espace public. Ce sont ces bancs que protègent des toitures translucides, mais les bancs dépassent, et vont à découvert, comme s’il n’y avait pas scission, mais continuité, du for intérieur jusqu’au forum.
En cela, cette disposition de l’espace nous représente tels que nous sommes, et plus encore : elle respecte le triple besoin d’un lieu public et d’un lieu à l’écart, et encore d’une indistinction entre les deux. Être jeune, même simplement humain, c’est être inscrit dans le triangle de ce triple besoin.

Mais ce n’est pas tout : car une autre force, celle-là hors du retrait et hors du public, force qui ne peut pas être dite inclination, nous invite encore à nous hausser au-dessus de ce triangle du lieu terrestre – lequel, dès lors, n’est pas un destin.
Vivre une vie humaine, c’est là sans doute une des modalités possibles de l’héliotropisme, parmi beaucoup d’autres vivants. Voyez ces plantes, absolument terrestres, mais appelées dans la durée à croître au long des murs et des toitures. Elles nous font signe vers autre chose que les affaires ordinaires d’un lycée ordinaire. Elles indiquent un dehors absolu, puisque c’est vers le ciel et le soleil qu’elles croissent.
De même les corps des adolescents ; de même, notre besoin de lumière, de chaleur, notre besoin de bleu.
Car le bleu aussi est une école.
Oui, la vie des lycéens n’est pas qu’une somme d’inclinations. Elle tend aussi vers le haut. Est élève qui s’élève – ainsi que cette humble vie végétale. Nul, dans un lycée, ne devrait l’oublier. Que ces plantes nous en garde mémoire.

François Athané